Le Pouvoir Politique Des Cartels


Le débat sur l’utilisation de la force contre le narcotrafic oppose régulièrement partisans d’une approche répressive et défenseurs d’une alternative centrée sur des solutions économiques et sociales. Dans TPMP, le politologue Thomas Guénolé a récemment affirmé qu’il était inutile d’utiliser la force contre le narcotrafic, en prenant l’exemple du Mexique où la militarisation de la lutte contre les cartels n’a abouti qu’à une escalade de la violence. Cette position peut être critiquée, notamment sur le fait qu’elle ne tiendrait pas compte de la nature politique des organisations criminelles dans certaines régions du monde. En effet, au-delà de simples groupes délinquants, ces organisations deviennent parfois des acteurs politiques influents, interagissant avec les États et pesant sur les décisions publiques.

Nous parlerons donc dece qu ifait que les cartels de drogue ne sont pas de simples organisations criminelles mais des acteurs politiques à part entière (I), avant d’examiner les conséquences juridiques et institutionnelles de cette réalité sur la lutte contre le narcotrafic (II).

I. Les cartels de drogue : une mutation vers des acteurs politiques

Si les cartels sont souvent perçus comme de simples organisations criminelles, leur influence dépasse largement le cadre du trafic de stupéfiants. Dans certaines régions du monde, notamment en Amérique latine, ces groupes acquièrent un rôle politique et exercent un contrôle territorial qui les rapproche de véritables structures para-étatiques. Leur pouvoir s’exerce à deux niveaux : d’une part, à travers une emprise territoriale et institutionnelle qui leur permet de se substituer aux États (A), et d’autre part, en infiltrant directement les institutions politiques et en influençant les décisions des gouvernements (B).

A. Une emprise territoriale et institutionnelle sur les États

Contrairement à une vision purement répressive du narcotrafic, certaines organisations criminelles dépassent la simple activité délinquante pour exercer un contrôle territorial et social sur des zones entières. En Colombie, au Mexique ou encore en Haïti, les cartels ne se contentent pas de vendre de la drogue : ils instaurent des systèmes de gouvernance parallèle, assurant la sécurité, la justice et même le financement d’infrastructures dans des régions abandonnées par l’État.

L’exemple du Mexique est particulièrement révélateur. Dans certaines zones du pays, l’État n’a plus de contrôle effectif, et ce sont les cartels qui imposent leur loi. Cette situation les rapproche des groupes non étatiques armés, une catégorie reconnue en droit international, qui inclut les groupes terroristes ou les factions rebelles. Dès lors, les États ne peuvent plus considérer ces organisations comme de simples criminels, mais doivent les traiter comme des entités politiques à part entière.

B. L’influence directe des cartels sur les institutions étatiques

L’imbrication entre le crime organisé et les sphères politiques ne se limite pas au contrôle territorial. Dans de nombreux pays, les cartels financent des campagnes électorales, corrompent des juges et des fonctionnaires, et influencent les décisions stratégiques des gouvernements. En Colombie, il a été démontré que l’argent du narcotrafic servait à financer les campagnes électorales de certains dirigeants, brouillant ainsi la frontière entre l’économie criminelle et les institutions légales.

De plus, certains États ont, de facto, négocié avec ces organisations, non pas dans une logique de répression, mais dans l’optique de limiter les violences. Cette interaction entre les cartels et le pouvoir en place pose un problème fondamental : dans quelle mesure un État de droit peut-il reconnaître l’influence de groupes criminels sur sa gouvernance sans se compromettre lui-même ?

II. L’impact juridique et institutionnel de la reconnaissance du pouvoir des cartels

Face à la montée en puissance des cartels en tant qu’acteurs politiques, les États se retrouvent confrontés à un dilemme juridique et institutionnel. D’une part, les réponses traditionnelles fondées sur la répression apparaissent souvent inefficaces ou inadaptées à la toute puissance de ces organisations (A). D’autre part, les États doivent repenser leurs politiques publiques pour répondre à cette réalité tout en préservant leur souveraineté et l’État de droit (B).

A. Une réponse juridique inadaptée : entre répression et compromis

Les États confrontés à des cartels puissants oscillent souvent entre deux réponses opposées : la guerre totale contre ces organisations (comme l’a fait le Mexique avec des résultats mitigés) ou l’intégration tacite de leur influence dans la gestion publique. Dans les deux cas, les solutions posent des défis juridiques majeurs.

L’utilisation de l’armée contre les cartels, par exemple, soulève des questions sur le statut de ces organisations en droit international. Peut-on les considérer comme des belligérants, et donc leur appliquer les lois de la guerre ? Ou doivent-elles rester dans la sphère du droit pénal classique, avec un traitement judiciaire individuel ?

D’autre part, lorsqu’un État tolère l’influence de ces organisations, il court le risque de légaliser indirectement leur pouvoir, ce qui affaiblit ses propres institutions et son autorité. À Haïti, la montée en puissance des gangs a conduit à une situation où le gouvernement a perdu le contrôle de vastes territoires, posant un défi inédit en matière de souveraineté étatique.

B. L’évolution des politiques publiques face à l’interpénétration du crime et de la politique

Face à la réalité de l’influence politique des cartels, certains États tentent des approches hybrides, combinant action militaire et réformes sociales pour reprendre le contrôle des territoires sous leur emprise. Par exemple, le président mexicain AMLO (Andrés Manuel López Obrador) a axé sa stratégie sur la réduction de la pauvreté afin de diminuer l’influence des cartels sur les populations locales.

Mais cette approche se heurte à des limites. Lorsque les cartels sont enracinés dans l’économie locale et la politique nationale, il ne suffit pas d’améliorer les conditions sociales : il faut aussi rétablir un État de droit fort, capable de résister aux pressions économiques et violentes de ces organisations criminelles.

Une piste juridique intéressante est celle proposée par les États-Unis sous l’administration Trump, qui visait à classer les cartels comme organisations terroristes. Une telle qualification permettrait d’utiliser des outils juridiques plus puissants (sanctions économiques, actions militaires ciblées), mais elle poserait aussi des problèmes diplomatiques avec les pays concernés.

Ainsi, si la comparaison entre la France et le Mexique faite par Thomas Guénolé peut sembler pertinente à première vue, elle néglige une réalité fondamentale : la nature politique des cartels en Amérique latine. Face à cette situation, les États doivent adapter leur réponse juridique et institutionnelle pour ne pas voir leur autorité se diluer au profit de groupes criminels surpuissants.


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